J'ai reçu récemment le supplément de la lettre de l'Association Bernard Lorjou.

Instructif et divertissant !

Ne résistant pas, je vous le livre dans son intégralité.

Bonne lecture !  

 

"Du matin au soir, Lorjou jubile et croque les bijoux de la couronne …

Intrigant, comme c'est intrigant ; vous avez dit intrigant ! Comment expliquer que Lorjou 100% "populo", puisse, lui le réactionnaire de la peinture figurative, s'intéresser aux dessous chics et aux fastes surannés de la monarchie britannique. S'il n'a pas illustré toute la galerie familiale depuis les Plantagenêt (rois d'Angleterre issus des maisons de Normandie, de Blois et d'Anjou) jusqu'aux Windsor, son imagination conquérante l'a toutefois amené à deux reprises à immortaliser de ses pinceaux, d'abord le sacre festif de George VI suite à l'abdication d'Edouard VIII (Le Couronnement de George VI – 1937, huile sur toile, 163 cm x 123 cm) et à récidiver, en peignant en 1953 avec plus d'impertinence, le lever matinal d'Elisabeth, fille du Roi mort en février 1952, avant que solennellement, elle ne devienne Reine (Matin du Couronnement).

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Oh My God, Lorjou la terreur, comme aimait à dire son ami George Besson, va encore frapper en donnant son point de vue sur ces images du monde, au risque de raviver par l'arme picturale, une nouvelle guerre de cent ans. L'humour ou le flegme so british des anglais  avait-il à ce point marqué Lorjou lors de son voyage à Londres en 1946, pour que l'artiste puisse pousser les sujets de sa gracieuse majesté dans leurs retranchements, lui qui sans vergogne, s'amusait à dire en plaisanterie fumeuse qu'il n'oubliait pas que nos voisins d'outre-Manche avait brûlé Jeanne d'Arc ? Avait-il tout simplement une curiosité  ou une sympathie pour les souverains britanniques, comme bon nombre de ses concitoyens regrettant la royauté française ? Soyons prudents Lorjou n'est plus là pour se défendre et nous livrer sa version. Toujours est-il : le Roi est mort, vive la Reine … et Lorjou, bien sûr !

 

Jubilé de l'accession au trône et du couronnement d'Elisabeth II d'Angleterre oblige, mon enquête débute dans les brumes automnales d'où une émissaire du pays du soleil levant, au nom de code "X" me confie une enveloppe cachetée "Lorjou – Matin du Couronnement / Affaire non résolue" avec un message "INHA : 1 LAS 1 p. in. 4e – Paris 1954/04/07- Mr Noël/Wildenstein – Musée New York ; la mission si vous l'acceptez, est de résoudre l'énigme de la disparition du Matin et cerise sur le pudding aux 60 bougies, d'en retrouver la trace".

 

En une traînée de poudre et me laissant bien dépourvu dans mon rôle d'agent spécial au service de l'association, l'inconnue s'est envolée dans les vapeurs d'un Scotch whisky et les odeurs de souffre de certaines  compositions tapageuses de Lorjou. Mon smoking endossé et m'armant de perspicacité à l'épreuve des balles, je me mets en quête d'informations sur ce tableau aujourd'hui introuvable, traquant l'objet du délire, preuve cachée de la royale imagination. Ni une, ni deux, mon assistante m'oriente via des archives et quelques moteurs de recherche, vers de photos et articles de presse retraçant le parcours singulier de cette œuvre. Envoyé par Lorjou au salon des Tuileries en 1953, le "Matin du Couronnement" est interdit de séjour par le comité de sélection, en raison de sa taille peu conventionnelle 375 cm x 300 cm. Halte là : la Reine peut se rhabiller ; circulez, il n'y a plus rien à voir !

 

Le peintre dérange, essuie les critiques virulentes de Claude Roger-Marx et fait ainsi les frais d'arrangements de complaisance où à ses yeux, il faut satisfaire un petit nombre au détriment de la qualité et de la grandeur de la peinture. Lorjou s'en offusque, mais accoutumé qu'il est déjà, s'en moque finalement, car bien d'autres ont connu avant lui les affres des rejets d'autorités tutélaires officielles. Lorjou veut s'inscrire dans la lignée des Delacroix et Courbet, prêt à faire trembler les conventions, les autorités et les bases de la République et, surtout telle la liberté guidant le peuple : continuer en homme libre à tracer sa voie et voir grand avec un esprit ouvert.

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Shocking or not shocking, telle est la question ? Le sujet peu académique des coulisses du cérémonial serait-il pour quelque chose à cette exclusion ? Le Salon avait-il peur de quelques reproches diplomatiques venus de la perfide Albion ? Les censeurs se gargarisent : "Non, non, non ! D'abord l'Age Atomique, puis La Bataille d'Abadan, maintenant son Matin du Couronnement. Lorjou ne se plie pas au règlement. Incorrigible ! Récidiviste ! Arrêtons-le avant que cela devienne une coutume".

Le couperet tombe, telle la hache affûtée d'Henri VIII sur la tête de ses tendres épouses : "Refusé !!!".

 

Lorjou jure de ne plus faire partie de ces salons, préférant créer et organiser hors des carcans ses propres évènements, grâce à l'aide matérielle de George Wildenstein et au soutien sans faille de Domenica Walter. C'est d'ailleurs cette dernière, collectionneuse mondaine influente du milieu de l'Art, qui présente à Lorjou, la duchesse Wallis de Windsor et son époux qui n'est autre que Edouard VIII, frère de George VI et oncle de la jeune Elisabeth II. Le couple, amateur d'art, acheta plusieurs tableaux du Maître, dont un bouquet chatoyant de pivoines et un bel Arlequin rouge spécialement dédicacé. A la mort de la duchesse, la collection fut dispersée à New-York par Sotheby's, en février 1998, dans de belles batailles d'enchères.

 

Revenons au Matin du Couronnement : achetée par la Galerie Wildenstein, l'œuvre serait partie aux Etats-Unis où Lorjou prépare sa première grande exposition. Un informateur m'oriente alors vers l'Institut National d'Histoire de l'Art de Paris, où le département bibliothèque et documentation (Collection Doucet/Références 153/40) conserve la correspondance acquise en 2008 d'un certain Maurice Noël évoquant l'achat par Wildenstein du tableau pour le Musée d'Art Moderne de New-York. Par écran interposé, les collections du MOMA sont infiltrées, mais en vain. Point d'éveil d'Elisabeth II au saut du lit … Des réserves inavouées renfermeraient-elles, à l'abri des regards, ce joyau de la Couronne ? Déçu par cet insuccès, je me creuse le melon. Eh si la solution à cette disparition était tout simplement dans les études et les photos noir et blanc du tableau en ma possession !

 

En cette journée du 2 juin 1953 décrite par Lorjou, Londres s'éveille. Elisabeth n'a plus sommeil. Encore moitié endormie, elle s'étire voluptueusement et met de l'ordre dans ses cheveux. Sait-elle que toutes les caméras du monde seront bientôt braquées sur elle, sous les voûtes de Westminster ? Telle Cendrillon immortalisée sous les traits du Studio Disney (1950), elle va se métamorphoser en reine d'un jour en mondiovision, reine de cœur pour toujours. Dans l'imagination délurée de Lorjou, la maisonnée s'anime, s'active, tout se met en place, car le temps presse … Au côté de la jeune lady, sur la chaise, se côtoient l'habit d'apparat de Philip, duc d'Edimbourg, et les futurs attributs de la souveraine. En un instant le pinceau d'un magicien de la couleur ou la baguette d'une fée bienveillante transformera le balai ménager du logis en un sceptre de métal scintillant ; le panier à salade renversé dont sortent des escargots luminescents sera bientôt, cette lourde couronne posée sur sa tête, ornée de pierres précieusement réunies par ses aïeux.

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L'univers peint par Lorjou est encore celui de cette pauvre Cendrillon, jeune fille au noble pair, esclave domestique régnant sur la propreté de son foyer et de son royaume. Les objets familiers qui l'entourent n'ont rien de somptuaires : au-dessus de l'âtre, un faitout se frotte chaleureusement à un saucisson ; un jambon pourrait bien finir en bacon pour combler un petit creux, à moins que la reine ne préfère jeté un sort à ce hareng posé sur la chaise. Au milieu de la salaison, pendent quelques décorations et médailles que le couple royal arborera pour la circonstance. Avant la cérémonie l'ordre est de mise ; la jarretière est-elle sèche, archi-sèche, pourrait-elle demander à son duc de mari ? Non loin de là, trône une chaise de commodité dont vous devinerez l'usage, tendant ses bras pour plus d'aisance dans l'exercice du … pouvoir ! Curieusement, Lorjou, non avare de moult détails, a sagement retiré au siège à postérieur repensé de son Altesse, la cuvette inférieure esquissée dans ses dessins préparatoires.

 

Au sol des sabots pas encore pantoufles de verre, font bon ménage avec un porte-manteau cloné à une brosse à reluire, coiffé lui-même d'un tuyau de conduit galvanisé. Derrière un mannequin de couturière dévêtu (identique à celui d'Odette, sœur de l'artiste) est le perchoir improvisé de volatiles déplumés contemplant la nudité fripée par une nuit de sommeil. Aurait-on arraché à ces oiseaux des poignées panachées pour orner les chapeaux des invités du Gotha ou s'agit-il des vieux corbeaux de la Tour de Londres veillant jalousement sur les bijoux de la famille royale ?

 

Gets up, it's time to go ! Les hommes du protocole et de cérémonie s'agitent. Un curieux homme à cornes dont la signification reste un mystère, annonce déjà, heure en tête, l'arrivée de l'attelage conduit par un cocher fantasmagorique. Sur un plateau porté à bout de bras et dont semblable motif figure dans le tableau dédié à Jean de la Fontaine "La Conférence" (1951 – Musée National de Varsovie), les deux chevaux ruent dans les brancards, prêts à conduire la jeune fille au bal couronné.

 

Le carrosse citrouille avait emporté quelques mois auparavant George VI à sa dernière demeure ; le cercueil drapé de noir a bizarrement disparu de la photo du tableau, alors que d'autres documents le montrent toujours bien présent. Qu'en penser ? Lorjou aurait-il dans un moment d'hésitation repeint cette partie supérieure endeuillée pour laisser place à l'éclosion d'une nouvelle ère, heureux présage d'une longévité victorienne ?

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A côté, un homme d'église "potiche" aux mains jointes, caparaçonné de son habit épiscopal brodé et affublé de pattes peu catholiques, se carapate vers d'autres cieux. Serait-ce l'archevêque de Canterbury, primat de l'église anglicane ? Assemblées tel un puzzle, les études aussi animées que des planches dessinées des studios Disney ou Pixar, montrent l'évolution de la composition, fruit de l'imagination vivante et sans limite de Lorjou.

 

Que de regrets toutefois de ne pouvoir apprécier l'éclat des couleurs de ce tableau ! Grâce à une étude en teintes de l'homme cornu et par analogie avec les œuvres monumentales de cette époque (La Bataille d'Abadan – Peste en Beauce), on peut deviner sans trop de difficulté une palette chromatique épaisse, dense et généreuse. Telles les tenues bigarrées de sa Majesté, le "Matin" doit titiller l'œil de rouge rubis, de jaune d'or, de vert émeraude et qui sait, probablement de quelques taches de sang bleu roi.

Entre le couronnement du père et celui de la fille, la représentation a évolué, passant d'un réalisme pur à un lyrisme poétique revisité ; ce n'est plus un portrait animé que Lorjou peint, mais un conte de fée de son pays des merveilles qu'il nous raconte, en grand enfant inspiré réinterprétant à sa manière les textes de Charles Perrault et des frères Grimm.

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La Reine d'Angleterre serait-elle heureuse d'être comparée à Cendrillon attendant dans sa cuisine son prince charmant ? L'envie me prend de le lui demander …quand soudain je suis démasqué par le MI 6. Préférant le droit de rire au permis de tuer et n'étant pas agent 007 qui veut, vous comprendrez que cette intrigue est un prétexte et qu'en dépit de mes recherches, je n'ai malheureusement pas retrouvé la localisation de ce tableau. Serait-il tout simplement jalousement conservé dans les collections de Buckingham Palace ? Avis est lancé à tous ceux qui voudront bien reprendre le fil de cette quête et nous livrer les résultas de leurs trouvailles.

En attendant de nouvelles occasions de jubiler autour du peintre, je vous le dis solennellement : "Happy Birthday to You, Your Majesty" et main sur le cœur de l'entente cordiale franco-anglaise : "God Save The Queen … et Lorjou", car tels les diamants, vous êtes tous deux éternels !

 

Trêve de plaisanteries, je licencie Miss Moneypenny, plaque ma James Bond girl, range les armes et remise l'Aston Martin au fond du garage …"

 

Bertrand M… avec la complicité de Junko S…

 

Illustrations :

Photo 1 : Couronnement de George VI – 1937, huile sur toile, 163 cm x 123 cm

Photo 2 : Matin du Couronnement – 1953, huile sur toile, 375 cm x 300 cm

Photo 3 : Etudes pour Matin du Couronnement – 1953

Photo 4 : Détail du matin du Couronnement

 

Association Bernard Lorjou, 41000 Saint Denis sur Loire, France

Tel. Et fax : (33) 2 54 78 62 05 / asso.lorjou@gmail.com / www.lorjou.com